samedi 8 mars 2014

Les grenades d’Al-Andalus

Après nous avoir gratifié en 2009 d’un ouvrage intitulé Agricultures méditerranéennes – agronomie et paysages des origines à nos jours (Actes Sud), Louis Albertini, éminent agronome toulousain, vient de publier un magistral Essor de l’agriculture en Al-Andalus (Ibérie Arabe). Xè-XIVè Siècle (L’Harmattan). Ce livre ravira tous les passionnés de cette période dorée de la culture et de l’agriculture ibérique, où Cordoue rayonnait dans le monde entier, où les fonds de vallée bruissaient de l’écoulement de l’eau parcourant des systèmes d’irrigation ingénieux. Cet ouvrage est un festival d’érudition. Il nous fait découvrir l’art de la greffe, l’origine marocaine des mérinos, les usages multiples du Lupin jaune, la hiérarchie des fumiers, les différences entre l’irrigation romaine et arabe, et tant d’autres choses encore. Louis Albertini nous a fait l’honneur d’une entrevue (Aquarelles fraiches : Delphine Gosseries)


A.G. Louis Albertini, une fois votre livre refermé, on regarde différemment un agriculteur Alentejano détournant avec sa houe l’eau qui s’écoule dans un canal improvisé. On y voit à présent les influences berbères et syriennes que le temps et l’oubli ont rendu invisibles.

L.A. La présence arabo-berbère dans la péninsule Ibérique pendant le Moyen-Âge central a été une chance. Elle a été à l'origine d'un développement agricole sans précédent en Ibérie, au bénéfice in fine de tout l'Occident méditerranéen. Car la compétence des agronomes andalous, héritée de l'agriculture mésopotamienne (nabatéenne) et conjuguée au savoir-faire des fellahs venus du Maghreb, permit, grâce à l'utilisation de différents modes d'irrigation, l'introduction de cultures estivales (canne à sucre, riz, coton, bananier, dattier, bigaradier, citronnier, plantes maraichères,...). Elle a ainsi rendu possible le développement d'une agriculture jardinée, marque savante d'une civilisation arabo-musulmane à son apogée dans ses dimensions philosophiques, scientifiques, techniques et culturelles. A l'époque d'al-Andalus, les paysages agricoles ont ainsi été fortement remodelés par ces cultures nouvelles et les dispositifs d'irrigation qui leur sont associés. N’oublions pas non plus le développement des terrasses - dont de beaux vestiges sont encore visibles à Majorque (Banyalbufar) - et l'essor des huertas irriguées.

A.G. Pour qui s’intéresse plus particulièrement au grenadier, vous nous livrez de riches informations. Par exemple, on apprend qu’un cultivar de grenadier venant de Syrie fut introduit en Al-Andalus dès le 8ème siècle. Il s’appelait « safarî », ce qui veut dire « voyageuse », et fut offert à l’émir Ab dar-Rahmân Ier, en souvenir de sa Syrie natale qu’il dut fuir après le massacre de sa famille Omeyyade. Or, mes amis Alentejanos ne semblent jurer aujourd’hui que par les grenades « safariza ». Et l’on désigne aussi une autre variété de grenade portugaise par le nom « assaria », ce qui fait référence là aussi à la Syrie. Est-ce que toutes les grenades ibériques se sont développées à partir de ces souches syriennes ?

L.A.  Connu en Grèce bien avant notre ère, le grenadier est cité par Homère ( - VIII°siècle) et fait l'objet d'une étude biologique et agrotechnique de Théophraste ( - IV° siècle). Il est présent dans l'Antiquité en Italie : Pline et Palladius en parlent savamment, le premier rapportant qu'il se greffe de toutes les façons. Particulièrement intéressantes sont les données de Columelle, ce brillant agronome latino-andalou du premier siècle de notre ère. Elles concernent notamment la culture dans sa propriété de Gadès (Cadix) en Andalousie et la façon d'améliorer la fertilité des arbres et les qualités organoleptiques des fruits par une fumure appropriée. Ainsi, lorsque le fruit est aigre, Columelle préconise de répandre sur les racines du grenadier de la vieille urine humaine et de la fiente de porc, ou encore de frotter les cimes de l'arbre avec du laser (suc de férule, Ombellifère) dilué dans du vin.

A.G. Le Grenadier était donc cultivé en péninsule ibérique bien avant l’époque d’Al-Andalus…

L.A. Exactement. Mais dès leur arrivée en Espagne, les arabes portent une attention particulière à la culture du grenadier chargé de mythes ancestraux (en particulier celui de la fécondité - qui renvoie au nombre de ses graines) et dont le fruit était apprécié du Prophète Muhammad qui conseillait de manger la grenade car elle chasse la haine et l'envie. Les arabes ont donc, très tôt, développé en Al-Andalus la culture intensive du grenadier en plantant des variétés introduites de Syrie et du Moyen-Orient – d’où la référence au « voyage ». La grenade, fruit de la fécondité, avait atteint un tel prestige en Al-Andalus que les autorités arabes n'ont pas hésité à donner le nom de Grenade à l'ancienne cité Elvira.


A.G. Vous nous apprenez qu’au fur et à mesure, on en est venu en Al-Andalus à cultiver une douzaine de variétés de grenades, dont « safarî », « murîni », « dalawi », « qustusî », « mursî », Existe-t-il aujourd’hui un jardin où sont réunies l’ensemble de ces douze variétés anciennes? Vous nous apprenez que « murîni » (qui semble vouloir dire « mauresque ») est l’ancêtre des Mollar de Elche qui font la fierté des amateurs de grenades espagnols. Est-ce qu’on sait aujourd’hui à quelles variétés correspondent les autres cultivars anciens, par exemple « qustusî » que vous dites si « aromatique » ?

L.A. On n’en sait malheureusement pas beaucoup plus. Le travail très complet et récent de Carabaza Bravo et all. (2004) par exemple n’en dit pas plus. La correspondance entre variétés d'al-Andalus et les variétés actuelles ne pourra être au mieux qu’approximative.

A.G. Autre élément étonnant, tant Démocrite que, quinze siècles après, Abû l-Khayr, préconisent de planter ensemble le grenadier et le Myrte. Est-ce qu’on a pu étudier, entre temps, les vertus de cette association avec les moyens de l’agronomie moderne ?

L.A. C'est effectivement une observation très intéressante dont j'ignore tout prolongement éventuel récent! Il s'agit très vraisemblablement d'une allélopathie positive qui mériterait d’être étudiée. Une telle allélopathie positive a été en effet observée pour d’autres associations de plantes par les agronomes impliqués notamment dans l'agriculture bio-dynamique: ainsi, l'ail favorise la croissance de la vesce; la croissance du céleri est stimulée par le poireau; l'épinard et le fraisier s'entendent bien; le persil améliore la croissance des tomates; le pois et le radis s'aident mutuellement tout comme le romarin et la sauge. Chez les arbres, en Amérique du Nord, le faux-vernis du Japon agit positivement sur l'érable rouge, alors qu'il inhibe le chêne rouge.


A.G. Que nous apprennent Ibn Bassâl, Abû l-Khayr ou M. al-Tighnarî sur d’autres secrets de la culture du grenadier ?

L.A. Ibn Bassâl nous renseigne de façon assez détaillée sur les façons de multiplier le grenadier: semences, boutures, drageons,… Bon pédologue, il trouve favorables à sa culture les sols sableux bien arrosés et les terres noires fumées, avec un minimum d'éléments sableux. Il préconise aussi plusieurs méthodes pour leur conservation.

Pour sa part, Abû al-Khayr, dit  l'arboriculteur en raison de ses connaissances reconnues en la matière, nous renseigne en détail sur l'itinéraire technique du grenadier, en tentant, de résoudre des problèmes physiologiques tels que, par exemple, le fait que des grenades apparaissant fendues en cours de végétation. Il propose le bouturage inversé et l’arrosage avec de l’eau mêlée de cendres.

Quant à M. Tighnarî, il s'intéresse à la multiplication par marcottage et greffage, au sol et à la fumure, aux variétés et à leur saveur, à la conservation des fruits et à leurs usages. Il fait remarquer que les grenadiers doivent être plantés très près les uns des autres pour obtenir de gros fruits de meilleure saveur avec des grains plus petits, un tel fait n'étant pas observé chez les autres arbres fruitiers. Il a aussi le mérite de caractériser les variétés de grenades en fonction de leur taille, de la couleur de leur peau et de la saveur de leur suc (doux, acide, astringent, âpre, amer ou insipide). L'adasî, la mursî, la jazâbanî sont considérées comme douces. La buryin, pour sa part, aurait un goût médiocre.

A.G. شكرا

L.A. shukrân  ûa ilâ al-liqâ'

Référence: Carabaza Bravo J. M., Garcia Sanchez E., Hernandez Bermejo J.E., Jimenez Ramirez A., Arboles y arbustos en al-Andalus, Estudios Arabes y Islamicos: Monografias, 8, CSIC, Madrid, 2004.

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