samedi 30 novembre 2013

Une Almunia gorgée de fruits à Cercal do Alentejo



Jean-Paul Brigand et Ann Kenny sont deux passionnés qui ont constitué en quelques années un jardin incroyable sur le littoral de l'Alentejo, O Lugar do Olhar Feliz. Il contient notamment une collection richissime d’agrumes dont ils connaissent de nombreux secrets qu’ils partagent volontiers sur leur blog. (Photographies: Jean-Paul B. et Ann K.)

AG: Jean-Paul et Ann, vous avez en planté en quelques années un verger de plus de 2000 fruitiers. D'où vous est venu ce projet et pourquoi avoir choisi l'Alentejo?
JP & A: L'idée était de produire des fruits de rêve, des fruits parfaits. Je ne sais pas combien de fruitiers il y a. L'idée n'est pas d'accumuler, mais d'acclimater, de faire renaitre une Almunia.
 
Quand on regarde une carte climatique de l'Europe, l'Alentejo littoral est le meilleur endroit pour établir un verger diversifié. Il y a de l'eau, les températures sont limite pour les tropicales, mais possibles, limite pour les plantes du nord, mais possibles. Cette côte ne soufre pas des mauvais vents méditerranéens. Et nous sommes en sol acide, ce qui nous donne accès à une vaste sélection de plantes fruitières


AG : Dans ce verger, vous avez misé particulièrement sur les Citrus. Vous avez plus de 250 cultivars de citronniers, orangers, mandariniers, cédrats,… Quels sont vos trois ou quatre Citrus de prédilection?

JP&A : Les collections dominantes sont les méditerranéennes à grande biodiversité ( grenades, figues, vignes, mûriers,… ) et les citrus qui sont des méditerranéens récents. Pour ce qui concerne les acclimatations de Citrus, deux pays de domestication me fascinent : le Japon et l'Italie. Ce sont deux gastronomies puissantes, originales qui fabriquent des variétés de fruits passionnantes. Notre grande découverte est la possibilité de faire ici des pamplemoussiers vrais (C. maxima et hybrides de C. maxima) qui sont des fruits très intéressants - pour le coup inconnus des Européens. Les buntans Hirado et Cristal donnent d’excellents résultats aussi.

 Voici un pamplemousse Oroblanco, un dragon volant et un rangpur de Tahiti (et tout en bas, un Kabos):





AG : Qu'est-ce qui vous fascine dans l'histoire des fruitiers?

JP & A : L'histoire des fruitiers est l'histoire des hommes. Beaucoup de gens croient que la nature fait des fruits. Mais non, ce sont les gens qui font des fruits! Les fruits sont notre savoir et aussi notre gourmandise. Et cela commence dès avant la sédentarisation, puis explose dans des milliers de cultivars adaptés à des climats, des sols, des lumières, des modes de vie et des traditions culinaires locales, des besoins - comme les fruits secs indispensables depuis toujours. Une sorte de foisonnement sur un grand fond de constantes, comme le paganisme. Les fruits sont une technique, une esthétique et une poétique.
 C'est dans ce qui reste encore de ces joyaux que nous puisons, même si pour certains cela devient très difficile. De nos jours on voit poindre un autre temps, celui de la grande culture, celui de la mort de milliers de variétés, celui de nouveaux critères de sélection des fruits. Ce temps a déjà commencé pour de nombreuses espèces.


AG: Existe-t-il des cultivars spécifiquement alentejanos qui mériteraient d'après vous d'être réhabilités?
JP & A : 
L'Alentejo est depuis toujours hors des voies de communication y compris maritimes - le seul grand port est contemporain - , très peu peuplé, traditionnellement exportateur de produits agricoles bruts. Franchement, il ne sert à rien de chercher ici des cultivars traditionnels réhabilitables alors qu'il y en a tant ailleurs. La Direction Régionale de l'Agriculture de l'Algarve est en train de le faire avec méthode et avec des ingénieurs de qualité pour pas mal de fruits. Ils ont notamment trouvé un caroubier à fruit bien sucré et riche en pulpe. Mais pour le reste, il semble bien qu'il ne reste rien de l'apogée médiévale arabe.

AG : Quels sont vos plus grands plaisirs lorsque vous parcourez ces arbres en fleurs et en fruits?

JP & A : Notre jardin nous réserve chaque jour une surprise nouvelle, c'est un bonheur sans fin. Ce climat donne de la végétation toute l’année; aussi il y a des centaines de bonheurs. Il y a quelques jours encore, les feuilles des grenadiers et des kakis qui changent de couleur: magnifiques! Manger une mandarine parfaitement à point, s’assoir au soleil,...
AG : Trois conseils à des débutants?

1 - Ne jamais croire à "la nature", la nature ne fait rien de bon, c'est le jardinier qui fait et qui sait. Apprenez, travaillez, ne faites rien au hasard.


2 - Planter c'est comme construire une maison; il faut beaucoup travailler avant, sinon on a des mauvais résultats très longtemps. Il faut donc bien choisir ses cultivars, ses porte-greffe, ses emplacements

.
3 - Surtout sous nos latitudes : ne tombez pas dans l'intoxication médiatique (le bio, le durable, etc.)
. On jardine, on ne fait pas de la religion. Le bio est un corpus de préconisations souvent dogmatiques qui visent un label dont vous vous moquez. Visez la perfection. Faites un jardin avec des plantes les plus adaptées possible à votre écosystème - par exemple faites des vignes sans traitement elles sont excellentes -. Travaillez votre sélection de plantes; c'est le plus important. 
Ici un jardin est toujours totalement artificiel avec 5 mois d'irrigation. C'est ainsi! Ne gâchez pas l'eau avec des pelouses ou des décoratives industrielles, mais ne soyez pas regardant sur l'arrosage des plantes domestiquées. Un jardin sec c'est un désert. 
Travaillez avec un calendrier lunaire - aidez vos plantes. Donnez une priorité absolue aux moyens mécaniques de défense contre les insectes: piégez, utilisez des filets,...
Donnez aussi une priorité au préventif (les jus d'algues comme fongicide préventifs), travaillez vos stratégies de fertilisation (utilisez des fertilisants minéraux foliaires en cas de besoin, c'est pas bio mais ça aide immédiatement les plantes) et enfin sous ce climat ne pas hésiter à tailler en vert (sauf les palmiers qui ne se taillent qu'en janvier). 
Ce qui compte est de regarder les plantes, de les comprendre et de leur donner un maximum de chances.


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